À la lisière de la ville suédoise de Västeras, à une centaine de kilomètres de Stockholm, une église orthodoxe russe cristallise les inquiétudes des autorités et des experts en sécurité. Officiellement dédiée au culte, cette paroisse implantée dans le quartier boisé de Hässlö est désormais perçue comme un possible outil d’influence et de renseignement au service de Moscou.

L’édifice, consacré à l’icône de Notre Dame de Kazan, se distingue autant par son apparence soignée que par son isolement. Entourée de grilles, de caméras de surveillance et de panneaux dissuasifs, l’église tranche avec la tradition suédoise de lieux de culte largement ouverts au public. Pour plusieurs responsables locaux, cette fermeture alimente les soupçons.

Une alerte des services de sécurité suédois

Depuis décembre 2023, la branche russe de l’Église orthodoxe en Suède est officiellement considérée comme une menace pour la sécurité nationale par la Säpo, le service suédois de contre espionnage. Selon ses porte paroles, l’institution religieuse serait utilisée comme plateforme de collecte d’informations au profit des services de renseignement russes.

Des experts suédois en matière de défense estiment que l’Église orthodoxe russe ne peut être dissociée de l’appareil d’État de la Russie. Ils rappellent que le patriarcat de Moscou a soutenu ouvertement l’invasion de l’Ukraine et que son chef, le patriarche Kirill, est un allié politique du Kremlin, avec un passé lié aux structures de sécurité soviétiques.

Un emplacement jugé hautement stratégique

La localisation de l’église alimente également les inquiétudes. À quelques centaines de mètres seulement se trouve l’aéroport de Västeras, infrastructure civile mais régulièrement utilisée lors d’exercices militaires, notamment par l’OTAN. Sa piste, l’une des plus longues du pays, peut accueillir des avions de transport de troupes.

Le dôme principal de l’église, culminant à 22 mètres, dépasse largement la hauteur initialement autorisée par le permis de construire. Cette élévation offrirait une vue directe sur l’aéroport, ce qui fait craindre l’installation de dispositifs de surveillance. En Suède, la protection de la liberté religieuse limite fortement les possibilités d’écoutes ou d’inspections dans les lieux de culte, un cadre juridique qui renforce les soupçons des services de sécurité.

Un territoire clé en cas de crise

Au delà de l’aéroport, Västeras occupe une position stratégique majeure. La ville dispose d’un port sur le lac Mälar, relié à Stockholm, et se situe sur l’axe routier européen E18, qui traverse le continent d’ouest en est. En cas de tensions majeures avec la Russie, cette zone serait un point névralgique pour les déplacements civils et militaires.

Des précédents observés en Ukraine sont également cités par les experts. Dans certaines zones de conflit, des églises orthodoxes ont été utilisées comme lieux de stockage ou de relais logistiques, renforçant l’idée que les sites religieux peuvent être instrumentalisés à des fins non spirituelles.

Un financement directement venu de Moscou

La construction de l’église de Västeras a été financée par Rosatom, le géant public russe du nucléaire. Environ 35 millions de couronnes suédoises ont été investies via un fonds dédié à la culture et à l’héritage chrétien. Pour plusieurs observateurs, cet engagement financier massif d’une entreprise d’État confirme que le projet dépasse le simple cadre religieux et s’inscrit dans une stratégie pilotée depuis Moscou.

Unique église orthodoxe russe construite par la Russie sur le sol suédois, Notre Dame de Kazan apparaît aujourd’hui comme un cas d’école de l’instrumentalisation des structures religieuses dans la guerre d’influence menée par le Kremlin en Europe.

Tags: